L'adrénaline et l'alcool ne suffisent pas à expliquer l'attrait
durable qu'exerce le festival de Saint-Firmin, à Pampelune,
sur de nombreux amateurs, en particulier ces jeunes Américains
qui parcourent des milliers de kilomètres pour le frisson
que procurent les taureaux déchaînés dont il faut éviter les
cornes au tout dernier moment.
«C'est
la camaraderie», insiste Joe Distler, de New York, qui a pris
part à toutes les charges des taureaux depuis 1967. «Nous,
en tant que groupe, et particulièrement les Américains, avons
formé une amitié très particulière avec les habitants de Pampelune,
parce que nous respectons la tradition: nous apprenons les
chansons, nous dansons dans les rues.»
Ray Mouton, un Américain qui a écrit un ouvrage sur le festival,
assure que chacune des neuf journées de festivités, qui commencent
avec la cérémonie d'ouverture, le 6 juillet, est comme un
manège qui tourne continuellement: on y monte ou on en descend
à toute heure du jour ou de la nuit.
Les enfants dansent au son des fanfares, des géants de papier
mâché envahissent les rues et les vendeurs ambulants écoulent
leurs bibelots bon marché. La bonne humeur est de mise dans
les foules et il y a peu de bagarres malgré les nombreux cas
d'ivresse.
Il y a même quelque chose qui tient de la célébration dans
la dévotion à saint Firmin, saint patron de Pampelune, et
dans les processions de la statue de la Vierge Marie dans
les rues de la ville.
Cela tient peut-être au fait qu'il s'agit d'une des rares
occasions dans le monde moderne où les gens ordinaires peuvent
affronter la mort d'une telle manière: un bref instant, d'une
grande intensité.
Dans de telles conditions, la religion semble acquérir un
sens immédiat.
Tous les jours, un peu avant 8h, du 7 au 14 juillet, des milliers
d'éventuels coureurs, presque tous des hommes et la plupart
portant une chemise et un pantalon blanc, foulard rouge au
cou et large ceinture à noeud bouffant, s'assemblent dans
les étroites rues pavées le long du parcours de 950 verges
(869 m). Sur le coup de 8h, on lance une fusée pour signaler
le lâcher des taureaux et de la demi-douzaine de boeufs qui
les accompagnent. Une deuxième fusée indique aux coureurs
que les animaux sont dans les rues.
La théorie veut que les coureurs, armés de journaux enroulés,
vont guider les bêtes en toute sécurité depuis les torils
au pied de la colline Santo Domingo jusqu'à l'arène en vue
de la corrida du soir. En pratique, la majorité des coureurs
sont des touristes pas très au fait des événements, des aventuriers
machos ou des amateurs de party noyés dans les torrents d'alcool
qui inondent le festival.
Les quelques rares bons coureurs attendent, chacun à son endroit
favori, et choisissent le moment voulu pour surgir devant
les taureaux et courir devant leurs cornes le plus longtemps
possible. Mais même les meilleurs ne peuvent tenir plus que
quelques secondes. Les néophytes croient souvent qu'un taureau
de 1200 livres (544 kg) ne peut qu'avancer à pas lourds sur
de courtes pattes jusqu'à ce que la bête les charge à une
vitesse terrifiante.
Ernest Hemingway, qui a beaucoup contribué à faire connaître
et à entourer d'un halo de romantisme la fête de Saint-Firmin
dans Le Soleil se lève aussi, jouit d'un grand respect
à Pampelune même si, dit M. Mouton, il n'a probablement jamais
couru devant les taureaux.
Bryan Choi et Brian Culp, tous les deux 18 ans, de Richfield,
en Ohio, ont étudié le roman d'Hemingway dans leur cours d'anglais
et ont vu des films de courses de taureaux en compagnie de
leur professeur d'espagnol. Leurs parents étaient horrifiés
à l'idée de leur voyage à Pampelune et, disent-ils, ils ont
insisté pour que les jeunes l'organisent et le paient eux-mêmes.
Et ils ont aussi supplié leur fils de ne pas courir.
«J'y ai pensé au moment où 10 Espagnols et huit Américains
se tenaient à la barrière lorsqu'ils ont lâché les taureaux
», dit le jeune Culp, souriant à l'évocation de son ignorance.
C'était le lendemain du jour où lui-même et son ami avaient
couru pour la première fois. «Nous voulions courir devant
les taureaux tout au long du parcours», ajoute-t-il d'un air
désabusé.
Mais il a appris, lorsqu'il s'est fait plaqué contre un mur
par la foule en panique, que le danger à cet événement est
plus souvent le fait du nombre de personnes qui obstruent
la voie qu'une paire de cornes.
Il reste que chaque jour, on compte quelques encornés. Ils
subissent des blessures qui, normalement, laissent une cicatrice
pour la vie. C'est pourquoi les coureurs habituels ont toujours
la frousse.
«Les gens qui courent devant les taureaux sont comme les toreros:
la peur n'est jamais bien loin», explique Noel Chandler, 66
ans, un Gallois qui assistait cette année à son 40e
festival. Il a cessé de courir devant les taureaux il y a
deux ans, mais il songe à faire un retour lorsqu'il aura 70
ans.
Les spectateurs sont en mesure de signaler l'approche des
taureaux parce qu'une panique soudaine s'empare de la foule,
et les gens qui courent pour sauver leur peau déguerpissent
vraiment plus vite.
Jim Hollander, un photographe américain qui travaille souvent
dans des zones de guerre et qui a publié Run to the Sun,
un recueil de photos sur Pampelune, dit que la course devant
les taureaux met les gens à l'épreuve de la même manière que
la guerre. Pour sa part, M. Chandler dit que les amis qu'il
se fait ici sont comme des compagnons de guerre.
Julen Medina, l'un des grands coureurs basques, qui a pris
part à sa première course devant les taureaux à l'âge de 14
ans, donne un conseil plus direct: «Ne venez pas!» Il admet
que Pampelune «crée une dépendance», mais c'est l'ignorance
de nombreux festivaliers qui l'inquiète.
«Lorsque le jeune Américain a été tué ici, ça n'a pas rebuté
les gens, l'événement a en fait attiré encore plus d'Américains»,
dit M. Medina. Celui-ci faisait référence à Michael Peter
Tassio, 22 ans, de l'Illinois, tué à coups de corne en 1995.
Mais l'attrait primitif de courir devant les magnifiques et
terrifiants taureaux continue d'exercer sa magie. Lindsay
Saint, une jeune fille de 19 ans du Kansas, qui a reçu un
coup de corne au genou dimanche dernier, a déclaré à la télé
locale qu'elle allait courir de nouveau.
Comme le souligne Robert Kachnic, 50 ans, un pompier de Yonkers
qui en était à sa première visite: lorsque vous revenez à
la maison, «ça vous fait toute une entrée en matière dans
une conversation!»
Emma Daly
New York Times
Pampelune, Espagne
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La
révélation au monde des fêtes de Pampelune par l'écrivain américain
et prix Nobel de littérature Ernest Hemingway est couramment
avancée pour expliquer les flots de touristes qui affluent chaque
été aux Sanfermines. Mais aujourd'hui, de nombreux "Yankees"
viennent à ces fêtes après avoir vu d'autres productions, américaines
ou européennes.
Ernest Hemingway, don Ernesto
pour les Pampelonais, est la figure emblématique des écrivains
qui ont propagé la connaissance des fêtes de Pampelune à travers
le monde. Aujourd'hui, de nombreux touristes anglophones viennent
aux Sanfermines après avoir vu ses écrits ou leur adaptation
cinématographique.
Les
fêtes de San Fermin sont effectivement assez connus aux Etats-Unis,
et il arrive aujourd'hui que d'autres supports, la télévision surtout,
propage les fêtes de Pampelune à travers le monde au moyen
de fictions, de documentaires ou de spots publicitaires.
Un
épisode de la fameuse série américaine Amicalement vôtre
montre un scène qui se déroule dans les arènes de Pampelune.
L'arrivée de l'encierr o est montrée à l'écran. Mais
lorsque les comédiens Roger Moore et Toni Curtis sont filmés
assis sur des gradins, il sont filmés en studio.
En 1989, le producteur de la série espagnole Para Elisa
engageait un coureur avec le statut de figurant, pour le filmer
devant les taureaux dans les rues de Pampelune.
Deux
ans plus tard, le réalisateur allemand Bernard Sinkler venait
tourner les scènes navarraises d'un téléfilm consacré à Ernest
Hemingway, avec le comédien Stacy Keach dans le rôle de l'écrivain.
L'Allemand organisa un encierro pour les besoins du
film, fin juillet, avec une soixantaine de figurants et des
taureaux du Marqués de Ruchena. Un Anglais avait même l'idée
de sortir de son île pour venir courir cet encierro atypique.
Le réalisateur allemand a réussi un coup de maître, les images
présentées au public étant saisissantes de vérité.
Mais
la télévision n'a pas profité seule de l'image de l'image
de l'encierro. Le septième art a moissonné également. Des
comédiens de grande renommée se sont rendu aux Sanfermines,
tels que le Français Lino Ventura, l'Allemand Kurt Jurgens,
l'Américain Charlton Heston, ou encore Margaux Hemingway,
la fille d'Ernest. Henri Fonda tint à photographier en personne
les taureaux pendant la course, juché sur une barrière du
trajet dans la descente vers les arènes.
L'encierro
fut la base essentielle du scénario du long métrage espagnol
La Trastienda, réalisé en 1977. Cette même année se
déroula un montón pendant l'encierro du 8 juillet.
Cet événement amena le réalisateur à modifier le scénario
de son film afin qu'il colle à l'actualité.
En
1990, Charlton Heston Jr, le fils du comédien du même
nom, venait aux Sanfermines pour réaliser les scènes
pampelonaises de son film City Slikers. Un coureur
renommé fut rémunéré pour doubler l'acteur principal pendant
les scènes d'encierro.
Un
autre support, la publicité, a permis de propager l'encierro
à travers le monde. Des entreprises de l'industrie automobile
de France et d'Allemagne, Peugeot et Opel, ont utilisé l'image
de l'encierro à des fins publicitaires. La marque américaine
Levis 501 également, suscitant pour l'occasion des réactions
des deux côtés de l'Atlantique. En 1993, le réalisateur Spike
Lee tournait un spot de publicité avec des images d'encierro.
Le message assurait que l'on pouvait courir sans risque de
prendre un coup de corne, grâce aux jeans fabriqués
sous ce label. Ce qui déplut fortement aux Navarrais, mais
aussi aux Américains qui se rendent chaque année aux Sanfermines.
La diffusion du film publicitaire fut finalement interdite
de passage à l'antenne.
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